La République des pasteurs – Le Monde

Le pasteur Joachim Gauck, 70 ans, le 22 juin 2010 à Berlin.

Le Monde.fr a le plaisir de vous offrir la lecture de cet article habituellement réservé aux abonnés du Monde.fr.
Profitez de tous les articles réservés du Monde.fr en vous abonnant à partir de 1€ / mois | Découvrez l’édition abonnés

“Nous sommes pape“, avait titré la Bild Zeitung, lors de l’élection de Joseph Ratzinger au trône de Saint-Pierre en 2005. En réalité, l’Allemagne, patrie de Luther, est surtout devenue la République des pasteurs. Les temps ont bien changé depuis la fondation de la RFA sur les ruines du nazisme. La République de Bonn fut longtemps dominée par les chanceliers catholiques, tels le Rhénan Konrad Adenauer et le Palatin Helmut Kohl.

Officiellement, leur parti, l’Union démocrate-chrétienne (CDU) était chrétienne, ouverte aux protestants, à la différence du Zentrum, catholique d’avant-guerre. Ce rassemblement était logique. Parce qu’avec l’afflux de millions de réfugiés chassés par l’Armée rouge, l’homogénéité cultuelle des régions allemandes, lointaine conséquence de la paix d’Augsburg de 1555 et du fameux cujus regio, ejus religio (“tel prince telle religion”) était révolue. Il fallait bien mettre un terme définitif aux querelles de religions et soutenir la jeune démocratie après l’échec de la République de Weimar. Il n’empêche, la République de Bonn était plutôt catholique, au progressisme tempéré par les conservateurs bavarois très catholiques de l’Union chrétienne-sociale (CSU).

La chute du mur de Berlin a tout changé. Les catholiques, jusqu’alors à parité avec les protestants, sont devenus minoritaires, avec l’inclusion des territoires de l’Est. Et ils ont perdu de leur superbe, lorsque Helmut Kohl refusa, en 1999, de livrer les noms de ceux qui alimentaient les caisses noires de son parti au nom d’une “parole d’honneur” qui fit son déshonneur. C’est une fille de pasteur émigré en RDA qui tua Kohl et sauva l’âme de la CDU, la jeune Angela Merkel, physicienne de l’Est, divorcée, sans enfant. Son avènement marqua la reconquête du pouvoir, par les Ossis, ces Allemands de l’Est qui se jugeaient colonisés par ceux de l’Ouest bien arrogants. Angela Merkel devint chancelière, tandis que Joachim Gauck, qui géra pendant des années les archives de la police politique de RDA, la Stasi, fut élu président en 2012.

Arrogance bavaroise

Certains minimisent l’engagement religieux des deux dirigeants. Angela Merkel, fille d’un pasteur rouge, n’était pas si fervente : elle avait fait sa confirmation communiste et put poursuivre des études de physique sous la dictature. Joachim Gauck, reprochent ses détracteurs, serait devenu pasteur avant tout par intérêt pour la chose politicienne. Peu importe : une génération politique s’est formée en fréquentant les Eglises réformées sous la RDA finissante. Elle est aujourd’hui au pouvoir, tandis que les catholiques se sont faits plus rares. Sans que personne y prête attention. “Je suis le seul catholique CDU du gouvernement “, constate le ministre de l’environnement, le Sarrois Peter Altmaier.

Les catholiques seraient un brin responsables de leur éviction. Le ministre de la défense, le baron Karl Theodor von und zu Guttenberg, qui pensait un peu trop fort à succéder à Angela Merkel, chuta en 2011 pour avoir plagié sa thèse universitaire. Sans doute aussi parce que son arrogance bavaroise n’est pas de mise dans l’Allemagne du XXIe siècle qui exige retenue de ses hommes politiques. Longtemps, les protestants furent discrets. L’écrivain Christine Eichel (Das Deustche Pfarrhaus, Quadriga, 367 p., 2012) cite le Christ interrogé par Pilate dans l’Evangile de Jean – “Mon royaume n’est pas ce monde. Si mon royaume était de ce monde, mes serviteurs auraient combattu afin que je ne fusse pas livré aux juifs ” pour expliquer combien Luther distinguait la foi et la politique, et rendait la soumission au Prince possible. Mais depuis les totalitarismes du XXe siècle, les protestants sont dans la cité, bien présents.

Si les rois avaient leurs confesseurs jésuites, les dirigeants allemands ont leurs théologiens, tel Wolfgang Huber, ancien évêque de Berlin, qui accompagna Gerhard Schröder, Angela Merkel et Joschka Fischer à Rome pour les funérailles de Jean Paul II dans l’avion de la République. Le catholique Fischer était avant tout intéressé par les fastes romains. Fils de femme de ménage et marié à une catholique en quatrième noce, Gerhard Schröder n’avait pas le profil protestant. Mais entre la guerre au Kosovo en 1999 et le lancement des réformes douloureuses qui allaient lui coûter le pouvoir, Gerhard Schröder fut confronté à des questionnements éthiques graves.

A en croire Wolfgang Huber, Angela Merkel mène des discussions théologiques animées. Le cheminement entre éthique de conviction et éthique de responsabilité est délicat. Dans la crise de l’euro, Angela Merkel fut accusée par les pays latins d’avoir une vision morale de l’économie, mais ses compatriotes l’ont au contraire jugée trop pragmatique. Trop protestante pour l’Europe, pas assez pour l’Allemagne.

leparmentier@lemonde.fr